Rencontre avec Monsieur Lo, initiateur du projet.

La famille de Monsieur Lo, directeur de l'école de Nder

La famille de Monsieur Lo
directeur de l'école de Nder

Monsieur Lo est originaire de Mbour.
Il a connu l'association par hasard, et nous a contacté afin de nous exposer son projet.
Il est directeur de l'école d'un petit village, au nord du Sénégal, perdu dans la brousse.
Il part d'un constat simple: ses élèves, pour la quasi totalité d'entre eux, ne fréquenteront jamais l'école au-delà de la primaire.
Ils passeront directement de la classe aux travaux des champs, d'où la nécessité d'adapter le contenu des cours à leur futur métier d'agriculteur.
Le plus souvent, les enfants viennent de loin, des hameaux disséminés dans la campagne; ils arrivent à l'école après une ou deux heures de marche à travers la brousse, et doivent manger durant la journée.

D'où l'idée de créer une surface cultivée, gérée conjointement par l'école et le village, dans un double but:

  • Initier les enfants à la culture maraîchère
  • Dégager des ressources et de la nourriture pour l'école et le village

Pape Lo à fait un chiffrage du projet, qui comprend:

  • L'aménagement de 2 hectares de terrain
  • L'achat d'une moto pompe diésel
  • Les semences et l'engrais pour la première récolte

Le projet nous séduit, le financement, 1500 Euros, est réalisable, le temps de convaincre quelques sponsors.
La somme est importante, et il faut aller vérifier sur place la faisabilité et la pertinence de l'investissement, car nous n'avons pas complètement compris la nature des dépenses à prévoir.
Ce sera l'occasion d'un premier voyage sur place.

Carnet de route

Rendez vous à M'Bour, où je suis attendu par Pape et son oncle qui va nous accompagner.
Pour se déplacer au Sénégal, le plus économique et le plus rapide est de prendre un taxi-brousse.
Ce sont généralement des breaks Peugeot, équipés en sept places, et qui relient les villes entre elles, de gare routière en gare routière.
A Dakar, la plus importante gare routière s'appelle « Garage Pompier », ainsi nommée car elle se trouve à coté d'une caserne de pompiers.
Pour un oeil non averti, on peut prendre l'endroit pour un genre de casse automobile où s'entassent des centaines de vénérables véhicules, taxis-brousse et «cars rapides» entremêlés dans dans un labyrinthe de tôles froissées dont on est toujours surpris de pouvoir s'extirper.

L'entrée de garage pompier: la station service

L'entrée de garage pompier:
la station service

Chaque taxi-brousse effectue une liaison, et ne s'arrête pas en chemin... il trace la route jusqu'à la gare routière de destination.
Il y a 7 places à bord, et le véhicule ne part qu'une fois les 7 passagers payants installés.
Pour certaines destinations "exotiques", on peut ainsi attendre des heures avant le départ; reste la solution de payer les places encore vacantes...
Arriver juste avant le départ du véhicule n'est pas forcément un avantage, car cela signifie que vous voyagerez assis aux dernières places, celles de la deuxième banquette arrière, très inconfortable et ne disposant pas de fenêtre.

La gare routière de Joal

La gare routière de Joal

En fait, on ne choisit pas vraiment, car dès votre arrivée à la gare routière, vous serez assaillis par une nuée de rabatteurs qui s'occupent de remplir les taxis contre une petite commission sur le prix de la course... et de toutes façons, invariablement, ils déclareront que le véhicule n'attend plus que vous pour partir.

Si ce n'est la chaleur souvent accablante, l'attente n'est pas ennuyeuse... il y a toujours quelque chose à voir.
En plus d'être un capharnaum de mécaniques éreintées, Garage Pompier est un super marché vivant, comme d'ailleurs le sont les nombreux embouteillages de la presqu'île du Cap Vert.
On y vend de tout... vraiment de tout ce qui est transportable à dos d'homme ou de femme.

Une vendeuse à la sauvette

Une vendeuse à la portière

Au départ de Dakar, où que l'on aille au Sénégal, il faut s'échapper de la presqu'île et de ses embouteillages.
Il est donc conseillé, dans la mesure du possible, de choisir l'heure et le jour pour ses déplacements.

Les encombrements avant Rufisque

Les encombrements avant Rufisque

Il est bien rare de passer Rufisque sans encombre, mais là encore, il y a toujours à regarder.
L'autoroute est prévue pour circuler sur deux fois deux voies; au moindre ralentissement, la route s'enfle, les véhicules envahissent les « trottoirs » sur quatre files pour gagner quelques précieux mètres puis, c'est la thrombose.

Marchandes de 4 saisons sur l'autoroute

Marchandes de 4 saisons
sur l'autoroute

Surgissent alors des centaines de bana-banas (marchands ambulants) qui proposent aux prisonniers du bitume des sachets d'eau, des petits carrés de serviettes pour s'éponger le front, des fruits, des journaux, de cassettes piratées, bref, tout ce qu'il faut pour prendre son mal en patience.
Passé Rufisque, la route est libre!

Arrivée à Mbour

Talla Lo

Parti de mon hotel de Dakar à 6 heures, taxi jusqu'à Garage pompier, taxi-brousse pour la la gare de Mbour et re-taxi pour rejoindre la famille Lo, j'arrive à 8 heures 30.
Je suis attendu par mon guide et chauffeur, Talla Lo, 65 ans environ, ancien directeur de l'école de Mbour, ainsi que par son neveu (ou fils... difficile de savoir, lui même se présentant alternativement comme son neveu ou son fils...), Pape.
Talla est heureux de ce voyage; heureux aussi de pouvoir conduire, il ne l'a plus fait depuis 30 ans...
Il a loué une Nissan plutôt en bon état.
Talla est un vieil homme digne et respecté, très instruit de la faune et la flore du Sénégal, la tête pleine d'anecdotes sur ses anciens élèves dont certains sont aujourd'hui ministres ou haut fonctionnaires; c'est un merveilleux compagnon de voyage, mais un bien piètre conducteur.

En route pour Nder

Un passager inattendu

Un passager inattendu
à la place du mort

Je m'installe à l'arrière du véhicule en compagnie de Pape; sur le siège avant, une poule bavarde, quelques calendriers publicitaires offerts par le pharmacien du quartier ami de la famille.
Passé Thies, la route est bonne, mais très monotone.
Le Sénégal est un pays plat et le moindre virage, quoique très anodin, est signalé comme dangereux...
Premier panneau, premier virage, le visage de Talla se crispe; lui qui pilotait fièrement à 120 km/heure en ligne droite s'agrippe nerveusement au volant à l'idée de devoir le tourner.
D'ailleurs, avant la courbe, il s'entraine à le manoeuvrer en lui assainant des petits coups secs de droite et de gauche.
Pressé d'en finir avec cet incident de parcourt, il ne ralentit pas et lance la Nissan dans le virage à toute vitesse en zigzagant.
Heureusement, la nipone est une bonne fille qui consent à rester dans le droit chemin.
Talla l'accuse néanmoins d'avoir une roue arrière défectueuse.... je m'empresse alors de suggérer une conduite moins hardie, arguant du fait que je souhaite profiter pleinement du paysage.
Un peu plus loin, deuxième virage... le panneau le signalant provoque les mêmes effets de panique à bord: sueur, crispation, gloussement de la poule qui ne supporte pas les zigzags... encore une fois, nous en réchapons.
J'essaie de prendre à témoin mon voisin de banquette... mais rien à faire, il n'est pas convenable pour un jeune homme de critiquer la conduite d'un ancien, fût t'elle automobile.
Au troisième virage, nous évitons l'embardée de très peu... je range mon respect des anciens au placard et menace de descendre de la voiture si on ne ralentit pas. Pape acquiesce lâchement, en silence, quant à la poule qui caquette nerveusement, elle est vigoureusement rappelée à l'ordre d'une claque qui l'assomme à moitié.
C'est que Talla n'aime pas être rabroué par des jeunots et il est temps de rasseoir son autorité sur notre petite troupe.
Il finit par admettre qu'il vaut mieux ralentir, car c'est sur, ce sont les 2 roues arrières qui posent problème.... sans doute des roues casamançaises qui réclament leur indépendance...

A l'entrée de Louga, comme souvent en fin de mois (c'est le moment pour la maréchaussée d'arrondir son maigre salaire), nous sommes arrêtés par les gendarmes.
Ils sont deux, dont un chef qui s'avance nonchalamment vers nous; s'engage alors une discution typiquement sénégalaise:
« Bonjour, ça va? »
« Bonjour Chef, oui, ça va, et toi? »
« Ca va, sauf qu'il fait un peu chaud; tu viens de où? »
« De Mbour... »
« Ah ! de Mbour, tu dois connaître ma soeur, elle.... »
« Oui, je la connais bien, j'ai été l'instituteur de ses enfants, d'ailleurs, je l'ai vue pas plus tard que la semaine dernière.... bla bla bla.... »
Ils conversent tous deux cinq bonnes minutes, s'échangeant des nouvelles des connaissances communes (le Sénégal est un petit pays, il est bien rare que deux sénégalais qui se croisent n'aient pas au moins un cousin à se partager...).
Le chef en vient au coeur du sujet:
« Tu as vu que tu n'as pas attaché ta ceinture? Tu sais c'est dangereux, ç'est embêtant.... qu'est ce que je dois faire ? tu comprends n'est ce pas? »
« Ah oui, tu as raison, Chef... j'aurais du la mettre... écoute, je te remercie du conseil »
Le pandore est réellement ennuyé, en proie à un terrible dilemne... d'un coté, il est en droit de réclamer une indemnité pour son précieux conseil, de l'autre, tourmenter l'instituteur de ses neveux, notable de Mbour, connaissance de sa soeur... c'est à coup sûr s'exposer un jour ou l'autre aux reproches de la famille...
Quant à établir un vrai procès verbal en bonne et due forme, il n'y songe même pas.... d'ailleurs, il n'a pas son carnet de PV sur lui, car comme tous ses collègues, il a été formé à l'école de l'arrangement.....
Il n'est pas question non plus de rentrer bredouille... il se baisse à hauteur de la vitre, lance un regard circulaire à l'intérieur du véhicule, arrête son oeil cupide sur les calendriers publicitaires de la pharmacie magnifiquement illustrés par la photo pompeuse d'un marabout local et lance un doigt curieux dans l'habitacle...
« C'est joli, ça! »
« Oui, c'est vrai... ça te plait? Puis je t'en offrir un? »
« Vraiment? Ca ne te gène pas? Ah... c'est gentil ! Alors donne m'en deux, l'autre sera pour mon collègue ! »
On se sépare sur un chaleureux « Bonne route !» ponctué d'un vague salut militaire.
« Inch Allah ! » répond Talla, oui, Inch Allah pensé je très fort....
Talla fait souffrir la première et nous voila repartis... sans que la ceinture du conducteur ne soit attachée... cela n'émeut pas le gendarme qui ralentit la circulation pour nous permettre de reprendre notre route.

Un berger Peuhl

Un berger Peuhl et son troupeau

A Louga, nous prenons à droite en direction de Keur Momar Sarr.
La région est semi désertique et la végétation se limite à quelques arbrissaux malingres.
Parfois, sur le bord de la route, des vautours se disputent la charogne d'une vache ou d'un chien imprudent. Car, à la faveur du moindre point d'eau, des gens vivent dans cet environnement hostile.
A la sortie de Keur Momar Sarr, sur la droite de la route, on aperçoit un rideau de verdure: ce sont les rives d'un des bras du lac de Guiers.
Nous en profitons pour faire une pause.
Nous croisons un berger Peuhl qui mène son troupeau, tandis qu'au bord de l'eau, des femmes sont occupées à la lessive.

Femmes occupées à la lessive

 

L'usine de traitement des eaux de Gnit

L'usine de traitement des eaux de Gnit

Gnit est à moins d'une heure de route de notre halte.
La petite ville ville borde le lac de Guiers; c'est ici qu'est pompée l'essentiel de l'eau potable du Sénégal.
Une usine ultra moderne traite l'eau du lac; en voyant cette installation, on comprend mal la médiocre qualité de l'eau du robinet distribuée à Dakar... c'est visiblement le réseau de distribution qui est défaillant.
Nous sommes à moins de 10 kilomètres de Nder; une piste en très mauvais état serpente le long du lac; il est 16 heures, je découvre le village.